ALEXANDRE

 

 

       J’ai perdu mon frère Mickaël dans un accident de voiture le 10 avril 2005.

  J’écris ce témoignage pour qu’il serve,  pour que les parents perçoivent nos émotions.

 

 

D’abord : anesthésie totale – « c’est des conneries ce qu’on me raconte là » – « allez, je me rendors »

 

Mes parents sont séparés. Je vis chez mon père et Mickaël vit avec maman.

Papa est prévenu à 6 heures par un collègue pompier. Il va prévenir maman et me réveille à 8 heures pour me prévenir. Qu’est  ce qu’il me raconte est ma première pensée ; c’est des blagues. Mais non en bas j’entends déjà la famille. Sors ta tête de sous la couette.

Je file dans la chambre de mon frère : vide

 

Ensuite : conserver son sang froid pour aider – soutenir la famille – pour que les parents n’aient pas à s’occuper d’une autre peine que de la leur.

 

Tout le monde pleure sauf moi. « Je dois garder mon sang-froid pour tous les autres » et aussi pour montrer que je suis fort et que je saurais les aider.

 

Puis : les rites et les actions aident à prendre conscience de ce qui est inconcevable

 

Avec maman on va chercher les affaires de Mickaël.

Je commence à prendre conscience que ce n’est pas un rêve.

Retour chez mon père ; tout le monde parle.

Moi, je vais dehors et je regarde en l’air. On me dit pleure. Mais je n’en n’avais pas besoin ; pour tout le monde il fallait que je reste droit, fort.

Quand on est passé devant l’arbre j’ai su lequel c’était sans qu’on ne me le dise.

 

Enfin : je m’éloigne de la situation – le besoin de nommer un coupable - je mets tout ça entre parenthèses - progressivement l’éveil et la conscience viennent.

 

Mon frère est enterré dans le village de mes grands parents. Aussi, j’ai dormi avec mes cousins. Ca m’a fait du bien.

Je n’ai pas voulu voir Mickaël : j’avais peur de craquer, de pleurer.

Pour les mêmes raisons je ne suis pas allé à l’enterrement.

Je suis allé me promener dans la forêt.

Je me sentais comme un chat : tout le temps parti avec les copains – recherche de solitude – rentrer juste pour manger.

Je m’en suis voulu de ne pas être allé à l’enterrement mais finalement je ne le regrette pas : ça m’aurait détruit, achevé.  Il m’était insupportable de voir ma famille s’effondrer. Aussi, je voulais ignorer, mettre entre parenthèses pour vivre.

 

Pendant une semaine après l’enterrement, il y a encore des amis qui viennent à la maison, des lettres auxquelles il faut répondre. Puis la vie quotidienne reprend ses droits. A l’époque j’aurais aimé parler de ce que je ne peux dire que maintenant. Mais c’était impossible.

 

Je craque avec mes amis. Surtout quand j’entends ou vois de nouvelles choses. Je me dis « tiens, ça lui aurait plu ». Avec la famille je reste droit, fort. Qui m’a donné ce devoir ?

 

Au début quand je passais devant l’arbre je me disais « toi tu ne m’auras pas », comme si il était vivant. Je voulais aussi me scratcher sur lui car je n’avais rien de vivant sur qui me venger. J’ai focalisé ma haine sur l’arbre.

 

A l’école c’est hard aussi car beaucoup "d’amis " vous lâchent.

Et on vous regarde d’une drôle de manière.

On a envie de parler à son voisin, sa voisine, mais on dérange le cours et les autres.

Pourtant, toujours pour être fort, mais aussi pour planter des jalons de vie, je me suis dit que j’allais le décrocher ce BEPC. Je l’ai eu.

 

Aujourd’hui je construis ma vie sous la protection bienveillante de mon « grand frère »

 

Je suis passé par toute une période d’instabilité. Apprentissage mécanique, apprentissage charpentier, glandeur….

Maintenant je sais ce que je veux faire de ma vie : j’emprunte le même chemin professionnel que mon frère et que ma famille paternelle : pompier.

Ca me fait plaisir d’honorer la mémoire de mon frère. Je me sens proche de lui, sans me forcer. Mais c’est ma vie ; j’aime ce que j’ai choisi.

Il m’engueulait, avant. Aujourd’hui il me sert de tuteur, je le sens proche de moi. C’est mon grand frère.

Je n’en veux plus à l’arbre. Je me dis que c’était la fatalité.

Et j’ai ainsi acquit une philosophie de vie : il m’arrive quelque chose, je dis ok. Maintenant je positive à fond et je fais mien l’adage « ce qui ne tue pas vous rend plus fort ».

 

 

En conclusion je voudrais insister sur ce qui m’a aidé, sur ce que je voudrais qu’on fasse et sur ce que je vais faire pour aider ceux qui sont dans la même souffrance.

 

     

     Ce qui m’ai aidé et m’aide encore.

 

            Je me suis fait un « temple » dans ma chambre, 3 mois après.

            Dans mon armoire je lui ai fait un coin avec ses vêtements bien rangés ; aussi bien chez mon père que chez ma mère.

 

            J’aime quand on parle de lui en rigolant, avec les amis, ma grand-mère, les cousins…..

            Avec maman j’y arrive aussi : elle a bien digéré. Avec papa j’évite.

 

            La tombe, c’est important. J’y vais une fois par mois. Parce que je vérifie que je n’oublie pas. Parce que je prends conscience que plein de gens se plaignent pour rien. Je ne fais plus partie des leurs.

            Dans cette logique, je me suis investi du rôle de pacificateur entre les frères et sœurs

 

            Ce sont les personnes extérieures à ma famille qui m’ont aidé car je ne voulais pas rajouter à la douleur de mes parents.

            J’ai entendu quelqu’un dire que les frères et sœurs avaient « la double peine » : celle de voir souffrir ses parents et la douleur d’avoir perdu un frère ou une sœur.

            Moi je dirais la triple peine en rajoutant la peine d’avoir à tout garder pour soi.

 

            C’est pourquoi j’ai créé l’association « sanlymite »  (www.sanlymite.com ) avec mes parents et que je vais créer au sein de cette association des groupes de parole pour les frères et sœurs. On aura approximativement le même âge, la même douleur et de la parole de chacun émergeront des chemins de vie.

 

 

           

Vous, les frères et sœurs, votre peine je la connais et si vous désirez en parler, n’hésitez pas à me laisser un message.        Contact Alexandre

 

Nous sommes dans la même douleur et je peux vous comprendre.

 

 

 

 

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